Narrating Europe – Stella Ghervas

© Stella Ghervas
© Stella Ghervas

L’interview avec Stella Ghervas, Visiting Scholar au Center for European Studies de l’Université de Harvard (Etats-Unis), a été réalisé par Dimitri Dessily et Coline Wascotte, dans le cadre du cours Narrating Europe du Master en Histoire Européenne Contemporaine.  Stella Ghervas a tenu à souligner que ses réponses restent sa propriété intellectuelle.

Votre parcours universitaire est impressionnant et diversifié, vous avez non seulement travaillé dans plusieurs pays d’Europe, mais également outre-Atlantique. Quelle était votre motivation pour suivre un tel parcours ? Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Ce n’était pas un choix délibéré, mais c’était lié d’abord à mes origines et ensuite à la logique de mon cursus académique. Je suis née dans l’ancienne Union soviétique, en République de Moldavie, non loin d’Odessa et de la mer Noire. Dans mon enfance, je parlais donc le roumain et le russe. J’ai vécu pendant un certain temps à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg). C’est dans cette ville que j’ai fait une maîtrise et un master en philosophie et sciences politiques. C’est là aussi que j’ai vécu la Pérestroïka et la remise en cause des programmes d’études marxistes. Après la chute du Mur, j’ai gagné une bourse du gouvernement roumain pour effectuer un doctorat en histoire à Bucarest. De même, c’est initialement parce que j’ai été invitée par le maire de la ville de Genève pour mener une recherche en histoire, que je me suis rendue dans cette ville. J’y ai perfectionné mon français, obtenu un master puis un second doctorat en études européennes et j’y ai commencé ma véritable carrière de chercheur académique. Aujourd’hui après avoir passé une vingtaine d’années en Suisse, je me sens très attachée à ce pays multiculturel.
L’étape suivante était logiquement la France, particulièrement Paris. J’y avais été invitée d’abord par la Fondation Maison des Sciences de l’Homme puis par l’Institut d’Études Avancées qui venait d’être créé. Quant aux États-Unis, il me semble que c’est un passage obligé si vous voulez être lu en dehors de votre milieu académique immédiat. J’ai donc d’abord effectué un séjour à l’université de Chicago, et maintenant je suis à Harvard, au Center for European Studies. Peut-être devrais-je dire que d’une certaine façon je me sens citoyenne du monde, même si ce terme est devenu un peu galvaudé.

Les raisons de votre choix de parler de l’Europe en tant qu’historienne ?

C’est aussi lié à mes origines culturelles et mon parcours : j’ai été amenée à voir l’Europe comme un triangle, dont un premier côté serait Paris ou Londres, un second Saint-Pétersbourg ou Moscou (selon les époques), et un troisième une Constantinople plus ou moins imaginaire. Autrement dit : l’Ouest, l’Est et le Sud-Est de l’Europe. Mon livre issu de ma thèse Réinventer la Tradition : Alexandre Stourdza et l’Europe de la Sainte-Alliance (Paris, Honoré Champion, 2008 ; Prix Guizot 2009 de l’Académie française, Prix Xenopol 2010 de l’Académie roumaine), traitait d’un personnage qui avait eu ces trois aspects dans son parcours.
A cause de cet horizon élargi, j’étais moins intéressée à faire de l’histoire nationale pour un pays ou un autre. La solution étant l’histoire transculturelle (c’est un terme que je préfère à « transnationale », de plus en plus débattu), le pas logique était de faire l’histoire de ce triangle, à l’échelle de l’Europe. La multiculturalité est incurable : une fois qu’elle vous a été inoculée, vous la portez toute votre vie en vous. Cela explique un certain détachement devant les frontières, qu’elles soient géographiques, politiques, culturelles ou mentales.
Quels sont les éléments déterminants qui ont influencé voire modifié votre perception du sujet ? (professeurs, auteurs, pays, événements particuliers, etc.)
C’est une composition. Les influences de mon père, de la Pérestroïka et de la Glasnost’, des personnages multiculturels que j’ai étudiés (comme Alexandre Stourdza ou Ioan Capodistrias), des littératures russe, grecque et française ont joué un rôle probablement déterminant. Il en va de-même des personnes extraordinaires que j’ai rencontrées dans le monde universitaire à Bucarest et qui représentaient des cultures très différentes du Sud-Est de l’Europe. Pour l’Occident, j’ai été influencée par tout ce qui touche de près ou de loin la philosophie des Lumières, avec la maxime kantienne « Sapere aude ! » (« ose savoir »), et ses textes sur le cosmopolitisme et la paix perpétuelle en Europe. Pour ce qui est de la façon d’envisager l’histoire, Fernand Braudel constitue pour moi une référence. Mais aussi les voyages et les rencontres nourrissent constamment ma réflexion sur l’Europe.

Ciblez-vous un public en particulier ?

Mon public premier se trouve dans le monde académique : des historiens, ainsi que des spécialistes des relations internationales qui sont intéressés à l’histoire. Mais je pense que la recherche universitaire ne doit pas se replier sur elle-même. Elle a le devoir d’aller à la rencontre du grand public. Je me considère comme une médiatrice entre des cultures différente, des espaces, voire des disciplines, c’est pourquoi j’écris aussi volontiers pour des revues à grand tirage et je donne des conférences pour des non spécialistes. Je donne également des conférences où j’enseigne à des jeunes adultes. Cela oblige à transmettre des connaissances académiques de façon compréhensible, mais sans les sur-simplifier. C’est un défi qui nous oblige à questionner notre savoir et son utilité pour la société, et si on le relève, on en retire toujours quelque chose qui fait progresser la réflexion, et donc la recherche en cours.
5. Selon vous, quels sont les événements les plus importants de l’histoire de l’intégration européenne ?
Comme je travaille sur la longue durée, je parlerais d’évènements les plus importants de l’histoire de l’unification européenne, l’intégration étant la phase qui a commencé après la Seconde guerre mondiale. J’en compte cinq : la Paix d’Utrecht en 1713, le Congrès de Vienne en 1815, la fondation de la Société des Nations en 1919, la fondation des institutions européennes dans les années 1950, et le Traité de Maastricht en 1992. Le choix de ces événements n’est pas dû au hasard : ils correspondent chaque fois à la fin d’une guerre, quand la menace d’un empire continental a été conjurée. La dernière fois, c’était l’effondrement de l’Union soviétique, et donc la fin de la Guerre froide. Je suis actuellement en train d’écrire un livre intitulé Conquérir la Paix : des Lumières à l’Union européenne qui traite de ces moments-clés de l’histoire européenne, et qui sera publié par les éditions de l’Université de Harvard.
Vos nombreux travaux concernant l’histoire de l’Europe et la question de l’unité européenne sont-ils en concordance ou en désaccord avec l’historiographie traditionnelle ?

Ils correspondent à une tendance lourde de l’historiographie depuis quelques années, qui consiste à faire de l’histoire transnationale. L’approche dite « transculturelle » s’est développée plus récemment pour l’histoire contemporaine, et on voit fleurir de plus en plus de travaux qui s’y réfèrent. C’est une voie que je souhaite poursuivre, car elle permet de considérer aussi les empires, les fédérations ou d’autres entités qui sortent du cadre de l’État-nation. Donc, si elle est en désaccord, c’est avec certaines perspectives des historiographies nationales. Ce n’est pas que les évènements pris en compte soient différents, mais la façon de les envisager et de les raconter exige un horizon plus large. Les historiographies nationales sont manichéennes : ce qui a favorisé la Nation est ontologiquement bon, ce qui s’est opposé à elle est mauvais. Dans un récit à l’échelle de l’Europe, il n’y a ni bons ni mauvais, sauf dans une perspective du bien commun du continent. Dans cette perspective, il est difficile de qualifier une guerre de « juste » ; on la considèrerait plutôt comme une maladie du corps européen.

Peut-on considérer une différence d’opinions entre les intellectuels de l’Ouest et ceux de l’Est, vis-à-vis de l’Union européenne ?

En effet, si on observe ce qui se passe à Kiev actuellement, on réalise que l’Europe orientale garde un apriori positif pour le projet européen, là où l’occident européen demeure souvent plus pessimiste.
C’est un sujet paradoxal. Il faut se rappeler que dans les pays qui faisaient anciennement partie du Pacte de Varsovie, le temps s’était comme arrêté entre 1939 et 1989. On y était resté à un marxisme dogmatique qui s’était superposé aux nationalismes de l’entre-deux-guerres. Au moment où l’Union soviétique s’est effondrée, il y a eu un troisième facteur : la promesse de prospérité économique de l’Union européenne. Chaque intellectuel de ces pays a donc dû composer avec ces trois facteurs : l’héritage du communisme, le nationalisme, et l’Union européenne. Pour les pays de l’ex-URSS, il faut en ajouter un quatrième : le fait qu’ils subissent encore la « sphère d’influence » de la Russie.
Parmi tous ces éléments, le plus nouveau est l’Union européenne qui a représenté pour ces pays une opportunité de sortir des engrenages historiques. Cela explique les grands espoirs qu’elle a suscités, espoirs qui sont peut-être difficiles à comprendre vus de l’Ouest. Quand les magasins ont été vides pendant cinquante ans, les gens ne voient pas les choses de la même façon. Mais comme toujours, la réalité est moins poétique que les rêves. L’Union européenne vit aujourd’hui une crise économique et politique, voire morale. C’est un signal pour ces pays, que l’adhésion n’est pas la panacée et que la coexistence pacifique ne s’acquiert qu’au prix de gros efforts et parfois de sacrifices. De cela, les citoyens des pays occidentaux de l’Union européenne étaient déjà bien conscients et c’est ce qui explique leurs relations difficiles et contrastées avec Bruxelles.

Dans “Lieux d’Europe. Mythes et limites”, vous expliquez que l’européanisation de la ville d’Odessa n’est plus qu’un mythe, cette dernière s’étant depuis longtemps rapprochée de la Russie. Dès lors, êtes-vous surprise par les derniers événements survenus en Ukraine et en Crimée ? Comment réagissez-vous par rapport à cela ?

C’est vrai : Odessa n’est plus la ville européenne – ou à vrai dire multiculturelle – qu’elle avait été au début du XIXe siècle. La ville parle aujourd’hui le russe, mais elle a gardé une empreinte indélébile, qui a toujours fait d’elle un « garnement » de l’Empire russe, puis de l’URSS. Il y a, à Odessa, un humour perpétuel. Une irrévérence pour l’autorité centrale qui se reflète encore aujourd’hui. Il est certain que les Odessites veulent de l’autonomie, parce que c’est dans leur ADN de port-franc. Pour la même raison, il n’est pas totalement sûr qu’ils veuillent vraiment être rattachés à la Fédération de Russie. Ce n’est pas parce qu’on parle une langue, qu’on veut nécessairement être rattaché à un pays qui parle aussi cette langue. Dans les années 1930, les Suisses-Alémaniques avaient bien refusé de se rattacher à l’Allemagne.
Cette ville et son arrière-pays ont aussi vécu de terribles tragédies entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe. Quant aux incidents qui se sont produits à Odessa au mois de mai passé, il est un peu tôt pour se prononcer. Dans dix ans, on pourra probablement en parler avec plus d’objectivité.
Quelle serait, selon vous, la réaction idéale de l’Union européenne quant à cette crise ?

C’est la responsabilité des dirigeants politiques de définir une réponse. Mais d’un point de vue historique, la seule voie qui semble avoir marché en Europe après la Seconde guerre mondiale, c’est de désamorcer les nationalismes et de les dépasser pour arriver à une vision politique transculturelle. Cela implique des démarches parfois difficiles, comme la réconciliation franco-allemande, ou la pacification des pays nés de l’ex-Yougoslavie. Les pays riverains de la mer Noire devront eux aussi en passer par là.
Pour ma part, je travaille justement sur un projet sur la mer Noire, qui tourne autour du troisième pôle de l’Europe : une Constantinople plus ou moins imaginaire. Il s’agit d’une entreprise à long terme, car la matière est vaste : il faut faire un pont entre les disciplines (histoire européenne, russe, et études ottomanes). Il devra s’abstraire des histoires nationales, qui échouent à expliquer le présent en ce début de XXIe siècle. Évidemment, ce thème a pris de l’importance avec la crise politique en Ukraine. Au bout, il y a des questions assez profondes, telles que la relation de la Russie et de la Turquie à l’Europe. Et l’espoir que les historiens pourraient apporter une contribution à la réconciliation entre des pays naguère opposés.

Vous incluez le monde russe dans la plupart de vos travaux sur l’Europe. Quel est le rôle de la Russie dans l’histoire européenne ? S’agit-il d’un acteur déterminant ?

Absolument. La Russie a commencé à s’intégrer dans l’histoire européenne avec Pierre le Grand. Plus tard, à l’époque du Congrès de Vienne, elle est devenue la superpuissance militaire du continent : il faut rappeler que c’étaient les Russes qui avaient occupé Paris et sa région en 1814, ce qui a laissé des souvenirs. Sur le plan culturel, la littérature, la musique, la danse et l’architecture russes ont eu une profonde influence en en Europe occidentale. Vice-versa, la Russie doit beaucoup à la civilisation gréco-byzantine ; elle a ensuite énormément importé de l’Europe occidentale, notamment d’Allemagne. La révolution industrielle est un modèle venu de l’Ouest, de même que le marxisme, et aujourd’hui le passage à l’économie de marché. La Russie s’est sentie plus ou moins proche du reste de l’Europe selon les périodes, mais elle en fait inévitablement partie, en tout cas par la culture.

Dans votre projet concernant une approche historique des fondements culturels de la construction européenne, vous soulignez la crise identitaire que subit l’Union européenne depuis quelques années (notamment en référence au problème de l’Europe élargie). Cette crise aurait-elle pu être évitée ? Que peut-on faire pour y remédier ?

Non, je ne pense pas que cette crise identitaire pouvait être évitée, parce que cela fait intrinsèquement partie de toute démarche de constitution d’une entité supranationale. Lorsque vous assemblez des États de bas en haut sur une base démocratique, vous devez forcément vous poser la question de comment distribuer les prérogatives entre les deux niveaux, et plus généralement de l’identité du tout par rapport aux parties. Des pays aujourd’hui organisés en fédérations, comme la Suisse, l’Allemagne et les États-Unis ont déjà vécu cela. En revanche, cette crise n’avait pas forcément besoin d’être aussi douloureuse. Cela dit, l’Union européenne s’en sort pour le moment mieux de ce côté-là que les États-Unis, qui ont dû passer par une sanglante Guerre de Sécession, avant que leur système politique ne se stabilise complètement.
Remédier à cette crise demandera un gros effort. Sur le plan culturel, je crois que l’Union européenne devra revoir la communication de ses valeurs et insister plus sur la paix et le respect de l’autonomie de l’être humain, comme deux principes fondateurs.
Il est important de comprendre qu’elle se trouve à une croisée des chemins. Si elle veut vraiment avancer en direction d’une politique industrielle et sociale unique, d’une politique étrangère plus intégrée, voire d’une armée commune, sa prochaine étape consistera nécessairement à se doter de moyens financiers propres. Cela veut dire que les États devront obligatoirement renoncer à une partie de leur dernière grande prérogative régalienne : la fiscalité. Le débat sera sans doute très animé car ce serait un pas irrévocable en direction d’une Europe unifiée, et donc l’issue est difficile à prévoir. Mais les États-membres n’y échapperont pas. Il est vrai que si elle faisait ce pas, l’Union pourrait ensuite facilement justifier son existence auprès des citoyens européens, parce qu’elle aurait désormais les moyens de sa politique.

L’idée de l’Europe est-elle en train d’évoluer ? Arrive-t-on à un changement dans les mentalités ?

A vrai dire, ce sont deux questions distinctes. L’idée de l’Europe est une conception intellectuelle qui (il ne faut pas se le cacher) a été développée et entretenue par les élites culturelles et politiques. Cette idée évolue-t-elle ? Certainement. Par exemple le monde politique, mais aussi académique, prend peu à peu la mesure de l’intégration des pays de l’Est. C’est un sujet que j’ai récemment analysé dans un article « L’Europe élargie après 1989 : comment se réorienter dans la pensée » qui vient de sortir dans la revue Questions Internationales. Pour ce qui concerne la discipline de l’histoire, elle peine à s’adapter car elle reste administrativement très fragmentée : les universités continuent de considérer l’histoire russe (ou du monde slave) comme séparée du reste et on ne parle pas assez de l’histoire du Sud-Est européen, qui relève soit de chaires en histoires nationales, soit des études ottomanes !
Pour ce qui concerne les citoyens européens en général, le problème est plus complexe. Dans ce cas, on ne parle pas d’idée de l’Europe, mais d’imaginaire de l’Europe – au sens des représentations socialement partagées sur l’Europe. C’est là le thème du livre que j’ai coédité Lieux d’Europe, mythes et limites (Paris, Editions de la MSH). Un problème crucial est que les imaginaires restent largement nationaux. En général, un Français ne perçoit pas du tout l’Union de la même façon qu’un Italien ou un Allemand, ce qui n’est pas étonnant, si l’on considère le rôle central qu’ont joué les identités nationales aux XIXe et XXe siècles ! J’y reviendrai dans un chapitre de mon livre à paraître sur la paix en Europe. Le vrai défi sera de construire un imaginaire européen de l’Europe, c’est-à-dire partagé par tous les citoyens européens, quel que soit le pays membre où ils résident.

Aujourd’hui, êtes-vous optimiste pour le projet européen ?

Cela dépend de ce que l’on entend par « optimiste » et par « projet européen ». Avant tout, je distingue clairement l’idée de l’Europe, qui est un idéal, de l’Union européenne, qui en est une tentative de réalisation. L’idée de l’Europe est un étalon par lequel on peut jauger les mises en œuvre concrètes, comme par exemple les différentes institutions ou les politiques communautaires.
Je n’ai pas de boule de cristal, mais il semble certain que les affaires de l’Union ne s’arrangeront pas d’elles-mêmes. Cela exigera obligatoirement des actions concrètes de la part des responsables politiques à Bruxelles. Parmi les grands défis, au delà de la résolution de la crise financière, il y a la pleine intégration des pays de l’Est et du Sud-Est, le renforcement de la représentation démocratique et, sur le plan extérieur, l’émancipation de l’UE par rapport aux deux grandes puissances de la Guerre froide, la Russie et les États-Unis.
Quant aux avancées nationalistes des derniers mois, comme le Front national en France, elles sont le fruit de mouvements opposés, qui relèvent peut-être du court terme. Leur victoire dans certains pays aux élections européennes est certes un évènement important, mais en même temps il s’inscrit dans une tendance à moyen-long terme en direction de l’approfondissement. S’ils veulent se faire entendre, les nationalistes doivent participer au débat parlementaire européen, ce qui pourrait paradoxalement contribuer à le légitimer. Ils sont formellement là pour contrecarrer le processus d’intégration, mais si le débat s’installait, ce ne serait pas la première fois dans l’histoire que des institutions politiques auront désamorcé des éléments d’opposition en les incorporant dans leur fonctionnement quotidien.

Enfin, quels sont vos objectifs sur le long terme en tant qu’historienne ?

Comme mentionné, je travaille actuellement sur deux projets : un sur l’histoire de la paix en Europe (Conquérir la paix : des Lumières à l’Union européenne) ainsi que, à moyen terme, une histoire transnationale de la région de la mer Noire, à partir de l’expansion russe au XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.
Mes recherches s’inscrivent toutes dans une histoire de l’Europe contemporaine avec une perspective doublement élargie : dans l’espace (avec les trois pôles Ouest, Est et Sud-Est de l’Europe) et dans le temps (ce qui me fait remonter au-delà de la fondation des Communautés européennes). Elles se trouvent à l’intersection entre l’histoire des idées et l’histoire des relations internationales. Au fond, il y a toujours deux questions qui reviennent : qu’est-ce qui sous-tend l’idée de l’Europe ? Jusqu’où va l’Europe ?
Plus récemment, on a vu émerger une troisième question : quelle est la place de ce continent sur cette planète, dans un espace-monde multipolaire? Il ne s’agit pas uniquement des relations extérieures de l’Union, mais aussi de l’attitude culturelle des Européens, vis-à-vis du reste du monde. Dans le monde académique, on commence à remettre en cause l’eurocentrisme, pour le remplacer par une vision plus relative – je dirais systémique – dans le cadre d’une histoire mondialisée. Quoique l’Europe soit un continent unique par sa géographie, ses cultures et sa politique, nous réalisons désormais qu’elle n’est qu’une des parties d’un tout avec lequel elle a été en échanges continuels.

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