Critique du site “Europeana 1914-1918”

Voici avec Europeana 1914-1918 un projet d’envergure qui, contrairement à d’autres archives digitales comme EUscreen ou Inventing Europe, est fondé sur le principe du crowdsourcing. Ainsi, les utilisateurs peuvent mettre à disposition leurs propres sources, tant qu’elles touchent au sujet de la Première Guerre mondiale. A côté des collections privées, on retrouve aussi des sources provenant d’archives nationales et d’autres institutions culturelles, comme l’Imperial War Museum. Ce mélange de deux catégories de pourvoyeurs – le public et les institutions – permet de raconter “untold stories & official histories of WW1″.[1]

La collection du site

Les sources sont regroupées sous trois grandes rubriques – “Types”, “Subjects” et “Fronts” – avec des sous-catégories. L’utilisateur peut aussi se servir de la barre de recherche s’il a besoin de trouver un document spécifique. Certaines sources ne se laissent pas agrandir ou consulter sur le site même, surtout lorsqu’il s’agit d’objets de collections muséales, et nécessitent donc une visite sur le site d’origine. Malheureusement, les liens s’avèrent parfois obsolètes.[2] Pour quelques sources, on remarque que les documents ou photos ont été scannés, p.ex. lorsque la surface du scanneur même est présente sur les images.

Les options de recherche sont assez nombreuses, les sources peuvent être filtrées selon des paramètres comme la langue, le lieu ou le type. Pourtant, ces options n’apparaissent que lorsqu’on choisit d’abord soit “stories from the public”, soit “library/museum collections only”. Ce fait est regrettable, puisqu’il n’y a aucune raison pour cette limitation. La grande majorité des sources sont européennes, ce qui ne surprend pas lorsqu’on tient compte que le projet est financièrement soutenu par l’Union Européenne. Or, plusieurs onglets permettent de choisir également des sources nouvelle-zélandaises, américaines, australiennes et canadiennes. Cela confère au projet une certaine internationalité, mais en même temps il s’agit de pays qui étaient également présents sur les champs de bataille européens (et, à part les Etats-Unis, font partie du Commonwealth). Des sources asiatiques ou africaines sont pratiquement inexistantes, ou du moins ignorées comme corpus à part. Le site promeut donc une vue occidentale sur la guerre.

Le crowdfunding permet la contribution de sources très variées, mais favorise également une ‘décentralisation’ de la collection. Cela ouvre la voie à des points de vues très différents, malgré le fort caractère européen. Il n’y a pas une seule institution nationale qui décide de la nature de la collection. En même temps, le site n’explique pas selon quels critères les sources sont sélectionnées. Des informations quant au fonctionnement du contrôle de qualité font défaut. Le site indique uniquement que chaque contribution est révisée par un membre du projet.[3] Contrairement à des archives nationales, Europeana adopte certes une approche transnationale, mais peu lucide.

Les exhibitions virtuelles

A côté de sa collection, le site propose – un peu en cachette, il est vrai – six exhibitions virtuelles sous le slogan “Untold stories of the First World War“.[4] Pour l’analyse en question, j’ai choisi celle sur la propagande. Malheureusement, elle est assez décevante : il n’y a que trois pages, avec quelques photos qui ne correspondent pas forcément aux attentes de l’utilisateur. Alors que dans l’introduction, le texte nous explique que “Films, photographs, sound recordings and posters urged men to enlist and were among the most powerful tools“, on ne retrouve rien de ces ‘outils’. La deuxième partie de l’exposition aborde l’histoire d’une jeune femme allemande recrutée à 17 ans pour travailler dans une fabrique de munitions avec une seule carte postale (recto-verso) comme illustration – on ne profite donc pas en l’occurrence du potentiel de la collection. La troisième et dernière page attire l’attention sur un anneau en fer, donné à une personne comme indemnisation pour avoir contribué par un don à l’effort de guerre allemand. Certes, il s’agit d’un aspect inconnu au grand public, mais il n’est pas directement lié à la propagande : la présentation d’affiches incitant la population à soutenir le gouvernement auraient mieux convenu au sujet. Cette exposition, en fin de compte, présente des textes assez courts, la variété des sources est fortement limitée, le lien avec le sujet demeure assez flou et la narration est loin d’être transnationale, puisqu’elle concerne principalement l’Allemagne.

Un site utile, mais imparfait

Europeana présente donc plusieurs lacunes et pourrait être beaucoup plus transparent. Néanmoins, l’ampleur de la collection et la variété des sources ne peuvent pas être ignorées et s’avèrent utiles aux historiens – surtout grâce aux collections privées. Le site fournit également des métadonnées (date, lieu, créateur/auteur, description, lien, etc.), pouvant différer en termes de qualité ou de degré de détail, mais permettant néanmoins aux historiens de les réutiliser, contextualiser et analyser.

Références

[1] http://europeana1914-1918.eu/en [dernier accès: 29 novembre 2014].

[2]The Romani people in the first half of the 20th century, the Pharrjimos, the Roma Holocaust” en constitue un exemple.

[3] “Once your contribution has been submitted it will be reviewed by an expert and become available for others.” (http://europeana1914-1918.eu/en/contributor [dernier accès: 30 novembre 2014]).

[4] http://exhibitions.europeana.eu/exhibits/show/europeana-1914-1918-en [dernier accès: 30 novembre 2014].

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